Quand, après l’appel de Lévi, les scribes et les pharisiens posent la question aux apôtres : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? » vous aurez remarqué que Jésus ne laisse pas les apôtres répondre. Il prend tout de suite la parole et répond lui-même en se disant qu’il est plus prudent d’agir ainsi. Je vous propose que nous essayions de comprendre pourquoi Jésus a agi de cette manière. Je crois que Jésus préfère répondre lui-même parce qu’il a tout de suite compris que l’appel de Lévi avait été ressenti par les premiers apôtres comme une profonde injustice, comme un sale coup que Jésus était en train de leur jouer.

Reprenons le fil des événements : nous sommes vers la fin du chapitre 5 de l’évangile de Luc. Au moment où Jésus appelle Lévi, dans cet évangile de Luc, il n’y a eu que 3 appelés : Pierre, Jacques et Jean, trois pêcheurs du lac. Pour comprendre comment Pierre, Jacques et Jean ont dû ressentir cet appel, je vous invite à lire le très beau livre intitulé « le testament du roc » dans lequel Pierre, de manière romancée raconte son histoire à des compagnons de cellule juste avant sa mort.

L’auteur reprend à sa manière l’intuition qu’avait eu le metteur en scène Zeffirelli dans son film « Jésus de Nazareth » tout comme le réalisateur de la série « The Chosen ». Leurs intuitions communes, c’est que l’arrivée de Lévi dans le groupe apostolique n’a pas été une bonne nouvelle ! De fait, il est bien possible que Lévi ait été un collecteur d’impôt façon « pitbull » qui ne lâche pas sa proie. Or, Pierre était peut-être l’une de ses proies qu’il ne voulait pas lâcher à cause d’un arriéré d’impôts. Autant dire que Simon-Pierre devait tout faire pour éviter Lévi. Et, voilà que Jésus appelle ce pitbull de Lévi à rejoindre le petit groupe des apôtres dans lequel il y a Simon-Pierre !

Avouez que ça n’a pas dû être simple ni pour Levi, ni pour Simon-Pierre.

  • Levi, lui, tout de suite, il pense à une erreur de casting. C’est ce que montre le fameux tableau du peintre Le Caravage. On voit Jésus qui désigne Lévi pour lui signifier que c’est lui qu’il appelle et Lévi répond en se désignant lui-même avec un air très étonné comme pour dire à Jésus : tu dois faire erreur, sous-entendu : comment veux-tu que je devienne l’un de tes disciples moi qui ai une vie si peu exemplaire et comment veux-tu que je fasse équipe avec ce pauvre type de Simon-Pierre qui n’est même pas capable de gérer sa petite affaire familiale ! En plus, dans ton affaire, il n’y a rien à gagner ! Non ça ne m’intéresse pas !
  • Et pour Simon-Pierre ça a dû être pire encore ! Comment accepter que Jésus puisse intégrer dans la petite équipe naissante ce pitbull qui est son pire ennemi ? Simon-Pierre, avec le tempérament qu’on lui connaît a dû manifester haut et fort son mécontentement à Jacques et Jean. Pierre s’est sûrement arrangé pour parler suffisamment fort afin que Jésus entende clairement qu’il n’en était pas question, jamais il ne ferait pas équipe avec Levi qu’il haïssait.

C’est pour cela que Jésus ne laisse pas les apôtres répondre, il a bien trop peur de les entendre partager aux scribes tous leurs états d’âme ! Alors Jésus prend les devants et donne une explication imparable à ceux qui viennent de poser cette question et il s’arrange, lui aussi, pour parler suffisamment fort afin que tout le monde entende, y compris les apôtres !

En effet, ce qu’il va dire ne concernera pas seulement les scribes et les pharisiens, mais aussi Pierre, Jacques, Jean et Matthieu : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. » Ça va de soi, tout le monde est d’accord avec cette affirmation, alors Jésus demande que tous acceptent d’en tirer la conclusion qui s’impose : « Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs, pour qu’ils se convertissent. » Sous-entendu, c’est pour cela que je viens d’appeler Levi, le pécheur … mais c’est aussi pour cette même raison que je vous ai appelés, vous, Pierre, Jacques et Jean qui êtes tout autant pécheurs que lui, même si, pour vous, ça se voit moins que pour lui !

Sur le moment, ça a dû calmer tout le monde, mais on peut légitimement imaginer, que, par la suite, une fois ou l’autre, cette animosité soit ressortie. Parce qu’il faut se représenter ce qu’étaient les conditions de vie des apôtres. La fatigue devait se faire ressentir assez souvent, suivre Jésus n’était vraiment pas de tout repos ! Alors, dans les moments de fatigue, tout devait remonter !

Il fallait, en plus, vivre dans un inconfort permanent, ne sachant ni où ils dormiraient, ni ce qu’ils mangeraient. Tous les ingrédients étaient réunis pour que la moindre querelle prenne de terribles proportions, que ce soit l’étincelle qui mette le feu ! Une fois où l’autre, sans oser le dire, ils l’ont au moins pensé : si Jésus n’avait pas appelé Lévi qu’est-ce qu’on aurait été tranquilles ! Ça peut nous arriver de penser la même chose à propos de tel frère, telle sœur, tel voisin, tel collègue, tel voisin, tel curé, tel paroissien : Qu’est-ce qu’on serait tranquilles sans lui, sans elle ! Quand il nous arrive de penser cela, je vous propose 2 antidotes pour ne pas nous laisser envahir par ce poison.

1/ Si Jésus avait cédé à la pression qu’il sentait monter pour préserver un certain confort relationnel dans le groupe apostolique, s’il avait renvoyé Matthieu ou si plus simplement, il ne l’avait pas choisi, il n’y aurait eu que 3 évangiles ! Nous n’aurions pas eu l’évangile de Matthieu et nous n’aurions donc pas reçu, pour notre croissance spirituelle, le texte magnifique Béatitudes et tout le sermon sur la montagne que Matthieu est le seul à rapporter. Nous n’aurions pas eu non plus le très beau chapitre 18, précisément sur la vie communautaire. Bref, quand nous pensons que la vie serait plus simple sans telle ou telle personne, rappelons-nous que chaque personne est unique et cherchons donc ce que cette personne est capable de nous apporter, de manière unique. Peut-être que, dans le corps communautaire, cette personne n’est que le petit doigt de pieds mais ceux qui ont été amputés du petit doigt de pieds savent que, quand il manque, ce petit doigt de pieds avait une véritable importance pour tenir en équilibre !

2/ 2° antidote, rappelons-nous la parole de Jésus : : « Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs, pour qu’ils se convertissent. » Si nous avons été appelés, c’est justement parce que nous sommes pécheurs, tout comme ce frère ou cette sœur qui nous pourrit un peu la vie. Et si, malgré notre péché, nous avons été appelés, c’est parce que Jésus a un grand et beau projet : il veut que nous nous convertissions. Alors bénissons-le pour ces frères et sœurs qu’il met sur notre route et qui accélèrent notre conversion en nous invitant à la patience, au pardon fraternel et à tant d’autres attitudes si belles.

Par l’intercession de Notre Dame de Laghet, demandons la grâce d’être guéris de toute suffisance. Qu’elle nous aide à nous réjouir en pensant que le Seigneur a posé son regard sur nous qui sommes autant pécheurs que ceux que nous ne supportons pas !