LES « PREMIERS PRODIGES » DE LAGHET : UN CHEMIN INTERIEUR.
par Patrizia Colletta, « Médiation, Art & Foi »
En ce début d’année 2026 et au décours du voyage du pape Léon XIV en Turquie pour les 1700 ans du Credo récité avec le Patriarche Bartholomée, symbole d’unité œcuménique, la Tradition veut que l’Église honore Marie, « Mère de Dieu ». Une fête majeure qui renvoie au Concile d’Ephèse en 431 réunissant Eglise d’Orient et Église Latine. « Mère de Dieu », la formule indique l’origine à la fois humaine et divine de Jésus et la maternité divine de Marie. Le dimanche qui suit le Nouvel An, celui de l’Épiphanie, est dédié à la manifestation de Jésus dans le monde. Dans ce contexte qui invite à tout récapituler dans le Christ par la grâce du Fiat éternel de Marie, nous proposons à nos lecteurs de revenir un instant sur les « 3 premiers prodiges » qui virent la naissance du pèlerinage de Laghet et ouvrirent un champ de grâces pour les siècles… jusqu’à nos jours. Au-delà de leur intérêt historique pour la fondation du sanctuaire, que disent ces 3 miracles sur la vocation de l’homme. A la suite du Psalmiste et de St Paul dans sa Lettre aux Hébreux : « Qu’est-ce que l’homme ? D’où vient-il ? Où va-t-il ? » (2).
Ci-contre : Huile sur toile du peintre J. de Grandières, Nice vue de la plage de Carras
Si les archives mémorielles ont véhiculé le récit des trois premiers miracles de Laghet à l’intercession de la Vierge Marie, pas de photo ni peinture votive à l’époque. Nous avons choisi l’ex-voto déposé en 1816 par des pêcheurs niçois, enlevés deux ans plus tôt par des pirates. Cet ex-voto illustre parfaitement le 2ème prodige (3) en l’occurrence le rapt du fils de Anne Giongona par des Barbaresques. On notera la ressemblance frappante entre l’ex-voto des pêcheurs et la très belle huile sur toile du peintre J. de Grandières, intitulée « Nice vue de la plage de Carras » (4), datée de 1879, donc postérieure à l’ex-voto, elle interroge :
le peintre connaissait-il les ex-voto de Laghet ?
Laghet, 1652, « l’année des prodiges » Dans la petite chapelle rurale toute délabrée que le prêtre Don Jacques Fighiera restaure à ses frais depuis plus de 20 ans, il semblerait que la Vierge fasse des miracles : Hyacinthe Casanova de Monaco est soudainement guéri de la lèpre, la monégasque Anne Giongona obtient la délivrance de son fils prisonnier des Barbaresques, une jeune adolescente de La Turbie, Marie Aicard, guérit d’une épilepsie, considérée comme folie ou maléfice. Ces trois miracles font grand bruit et incitent Don Fighiera à offrir une statue de la Vierge à l’Enfant, appartenant à sa famille. Oeuvre du sculpteur parisien Pierre Moïse et mise en couleur par le peintre niçois Jean Rocca elle est proposée à la vénération des fidèles dans le maître-autel de la chapelle.
La première relecture portera sur la date d’arrivée de la statue dans la petite chapelle rurale sur ce mont isolé de Laghet, et sur le second miracle de 1652. Revenons à cette journée historique du 24 juin 1652 et l’arrivée triomphale de la statue de la Vierge à l’Enfant depuis Eze, en la fête de Saint Jean le Baptiste, saint appelé en orthodoxie « le Précurseur ». Ce 24 juin 1652 ne résonne-t-il pas à Laghet comme la séquence biblique du surgissement dans le désert de Judée de Jean le Baptiste proclamant : « Convertissez-vous : le règne des Cieux s’est approché ! » ; « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers » (Mathieu 3, 1-3). Et chacun de s’approcher et de recevoir le baptême en confessant leurs pêchés. Alors parut Jésus venant de Galilée ; Jean le Baptiste reconnait en Lui le Messie tant attendu par Israël… « Dès qu’il fut baptisé Jésus sortit de l’eau, les cieux s’ouvrirent, et l’Esprit de Dieu descendit tel une colombe et une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir » (Mathieu 3; 13-17).
Ci-contre : La plage de Carras dans les années 1970
Nous le savons, le pêché peut corrompre le corps, l’âme appelée psuké en grec, le mental, la puissance intellectuelle est à situer ici également. Mais ce que révèle pour le chrétien la venue de l’Esprit Saint en l’instant du baptême de Jésus c’est la constitution tripartite de l’être humain, et non duelle comme les sciences humaines l’envisagent. La personne est un mystère dans lequel corps, âme et esprit ont une résonance propre à chaque personne, une coloratura unique tout comme nos empreintes digitales… Dans la prière mariale du Rosaire, Le baptême de Jésus, premier des 5 Mystères lumineux proposés par le pape Jean-Paul II invitent le chrétien à se laisser éclairer par la présence du Christ, Lumière venue dans le monde, se laisser nourrir par la Parole et la sainte Eucharistie.
L’Eglise considère le « miracle » non comme quelque chose de « suffisant en soi » ce qui reviendrait à de l’idolâtrie mais comme un signe, une invitation pour la personne ayant reçu la grâce et les témoins, à se tourner vers la source de toute grâce : Dieu lui-même, le Christ, notre Seigneur. Nous percevons d’ores et déjà le charisme singulier du Sanctuaire de Notre-Dame de Laghet : préparer les chemins du Seigneur, s’avancer pour accueillir la grâce à l’intercession de la Vierge Marie, prier et demander la prière, recevoir dans l’épreuve la consolation, dans la difficulté et le questionnement une grâce de lumière éclairante, de discernement et rendre grâce, avec l’accompagnement des chapelains et des Sœurs Bénédictines du Sacré-Coeur de Montmartre appelées en ce lieu.
Un mot à présent sur le second miracle de 1652, le rapt du fils d’Anne Giogonna, illustré par l’ex-voto déposé par les pêcheurs qui montre une vue de la Baie de Nice et du Mont Boron à partir de la plage de Carras située à l’ouest de la ville. Nous distinguons deux barques remplies de rameurs venus de l’autre côté de la Méditerranée grâce aux deux caravelles qu’on aperçoit dans le fond à droite. Les pirates viennent d’accoster sur le rivage avec une grande violence. Certains armés de sabres frappent les pêcheurs niçois, d’autres tirent à bout portant sur ces travailleurs de la mers désarmés. Selon la coutume les pirates procédaient à une véritable razzia sur les hommes en haute-mer ainsi que sur les côtes. Si les couleurs de l’aquarelle ont souffert du passage du temps, le cartouche très bien conservé donne le récit explicite de l’agression. En voici la transcription : « Triste événement survenu le 10 octobre 1814 à 11 heures du soir au Bateau la Ste Vierge de Pitié appartenant à M. Antoine Raynaud, et Capitaine Roux : équipé de six personnes, dont Pierre Seassau, patron, Jacques Verani, Honoré Roustan, Jacques Augier, Charles Seassau et Jean-Baptiste Terese, Pêcheurs de profession à Nice, nés à la-dite ville. Ces malheureux, à la pêche sur la pointe de Carras au travers de Travaquier, furent surpris par deux embarcations barbaresques, qui après mille injures et menaces les capturèrent et les emmenèrent à l’esclavage à Tunis où ils ne furent délivrés que par la grâce de Dieu et par la bienveillance de la Bienheureuse Vierge de Laghet, le 17 avril 1816. Signature : André Moretti, dit Rebouin. Le 13 juillet, l’an 1816 » (5). A noter le nom du bateau qui donne une idée de la confiance de ces pêcheurs en la protection de la Vierge Marie !
Ce second prodige de Laghet s’inscrit dans la violence faite par la piraterie de haute mer qui sévissait en Méditerranée lors du rapt du fils d’Anne Giongona de Monaco. La pauvre mère éplorée, inquiète du sort de son fils depuis son enlèvement, fut invitée par des proches à venir présenter ce drame dans la petite chapelle rurale de Laghet, durant une Neuvaine de Prières. Avant même la fin de la neuvaine à la Vierge Marie, son fils était de retour sain et sauf, précision qui a toute son importance quand on sait que les hommes réduits en esclavage étaient bien souvent victimes de violences physiques, d’amputations atroces, histoire de leur ôter l’idée même d’une évasion. Spirituellement le rapt et ses violences, le vol d’une vie, vont à l’encontre des lois de vie données par Dieu à Moïse pour libérer les tribus d’Israël de l’esclavage du joug de Pharaon ! : « Tu ne tueras pas, Tu ne voleras pas ». La tradition de Laghet précise que le fils d’Anne Giongona rentra au domicile familial à l’heure même où sa pauvre mère, épuisée de fatigue s’étant assoupie le chapelet à la main, sur un banc de la chapelle, rêva de sa libération…détail touchant quand on pense que les pèlerins à l’époque venaient sinon à pied, parfois transportés en charrette ou à dos de mulet…
Ce beau miracle, parmi les « 3 premiers prodiges » de Laghet ne nous évoque-t-il pas quelque part le miracle de la guérison du fils d’un officier royal. Ecoutons le récit de Jean. A la demande du père officier royal, et alors que la maison du jeune malade était fort éloignée, Jésus accomplit ce miracle à distance, et invita l’officier à rentrer chez lui, avec ces mots : « Ton fils vit ! ». De retour chez lui le lendemain l’officier royal vit ses serviteurs venir à lui tout joyeux et lui annoncer : « Ton enfant vit ! ». Il demanda alors vers quelle heure son enfant s’était trouvé mieux… La fièvre avait quitté l’enfant à l’heure même où Jésus avait prononcé ces mots : « Va, ton fils vit ! ». (Jean 4, 46-54). Ce fut le second signe de Cana en Galilée… après les noces où Marie avait dit aux serviteurs : « Tout ce qu’il vous dira faites-le ! ». Jésus dit aux serviteurs : « Remplissez d’eau ces jarres. Et le Maître du repas gouta l’eau devenue vin… »
En ce début d’année civile, dans les temps de remaniements des équilibres du monde depuis la fin de la 2ème Guerre mondiale… laissons-nous éclairer par la Lumière du Christ. Qu’elle illumine nos consciences par-delà les idéologies, les croyances, les structures de sécurité édifiées par les hommes. Devant tant de fragilité, prenons un temps de silence et venons à Laghet. Déposons avec foi un mot dans le panier des intentions devant la belle icône de la Vierge au manteau. Dans la chapelle, inclinons-nous et faisons mémoire de tous les bienfaits reçus ici depuis des siècles à l’intercession de Notre-Dame de Laghet, notre avocate auprès de Jésus. Dans le silence propice, « avec larmes et ferveur du coeur » (6), tournons-nous avec confiance vers Marie, notre Mère. A son intercession supplions le Dieu de Miséricorde de préparer en nous un chemin intérieur pour l’accueillir… Le Seigneur entend la vérité de l’âme des petits et donne sa grâce en son temps. Alors sans doute viendrons-nous un jour remercier, à l’instar des ex-voto de témoignage de Laghet, qui ne finissent pas de nous étonner !
« En ces jours-là paraît Jean le Baptiste proclamant dans le désert de Judée :
Convertissez-vous, car le Royaume des Cieux s’est approché !
Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers… »
Mathieu 3, 1-12
Commentaire : Patrizia COLLETTA, « Médiation, Art & Foi ».
Notes : (1) En quelque sorte par la théologie morale et spirituelle qui interroge l’homme et son ouverture à la Transcendance, sur le sens de la vie ; (2) Psaume 8, 5 et Epitre aux Hébreux 2, 6-8 ; (3) Une fois n’est pas coutume, l’approche par l’anthropologie spirituelle des 3 premiers prodiges de Laghet se fera en deux épisodes : avec l’ex-voto de Janvier-Février et les mois suivants en Mars-Avril et ai-Juin ; (4) Collection privée ; (5) Pour la petite histoire, lors d’un mémoire d’études d’Ethnologie, réalisé à l’Université de Nice, dans les années 1970, nous avons eu l’opportunité d’étudier le quotidien des 12 familles de pêcheurs encore actifs au quartier de Carras. Quelle ne fut pas notre surprise d’entendre évoquer pour la première fois cette piraterie qui sévissait en Méditerranée depuis l’Afrique du Nord… La mémoire des accidents de mer et en particulier de ces forfaits étaient restée très vivace dans le coeur des descendants de pêcheurs ; (6) Comme le rappelle la Règle de Saint Benoit, très inspirante pour la vie du laïc de notre temps !



