« Si Dieu est avec moi … » :
l’ex-voto de Laghet et le « voeu de Jacob dans la Bible ».
L’ex-voto de ce mois, riche en symboles, évoque deux passages situés aux extrémités de la Bible ; l’épisode du « voeu de Jacob » au Livre de la Genèse et un passage du chapitre 3 du livre de l’Apocalypse de saint Jean. Nous n’oserions pas affirmer que telle fut l’intention de la famille qui offrit ce tableau votif… celle-ci voulut exprimer sa fervente reconnaissance envers la Vierge de Laghet pour une grâce reçue, en l’occurrence la guérison d’un bébé. Ce bel ex-voto au style naïf, en faisant se rejoindre l’A.T. et un passage de l’Evangile, illustre à sa manière la parole que montre l’Enfant Jésus de la statue du maître-autel de la vénérable chapelle de Laghet et que chacun peut lire sur la lumineuse icône de Notre-Dame de Laghet (1) bénie par Mgr Jean-Philippe Nault, évêque de Nice, le jour de la fête patronale du sanctuaire le 16 juillet dernier : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mat 5,17-19) (2).
Le thème de la maladie ou du retour à la santé se place au second rang dans la collection de Laghet avec 321 ex-voto, juste après la catégorie des « accidents » qui cumule 424 tableaux. Lors du premier travail de recherches universitaires effectué en 1985 par Marie-Thérèse Pulvénis de Séligny (3), Conservateur du Musée et spécialiste de Matisse, les dons votifs ayant trait à la maladie reçurent le nom « d’ex-voto de la chambre de malade ». Nous lui sommes gré de cette initiative qui exprime à la fois l’objet du voeu et la scène elle-même telle qu’elle se donne à voir. L’ex-voto de ce jour, qu’on peut situer historiquement aux alentours de 1900, n’échappe pas à cette définition.

Essayons d’entrer pas à pas dans la lecture de cette image dont la palette aux tons bleu-nuit et or traduit le moment où la lumière perce les ténèbres de la terre. Tout est silence, précaution, attention dans cette chambre où repose un très jeune enfant. Il est là inerte, dans son berceau posé tout contre le lit parental qui occupe tout l’espace de d’alcôve au papier-peint orné d’arabesques. Le tout petit git au fond du berceau bien protégé par la douceur de la courtepointe. Ce qui frappe c’est sa pâleur, la blancheur de son visage, il semble retenir son souffle avec ses petits bras abandonnés sur le rebord du drap. La mère se tient à la tête du berceau … d’une main légère elle touche le front de l’enfant puis rajuste la couverture ; une autre femme, vue de dos, portant le fichu, peut-être une grand-mère, ranime le feu dans la bassinoire, pose sur les braises un pichet d’eau et une grande tasse, puis vient s’agenouiller elle aussi sous l’alcôve.
Devant le petit corps que la vie semble avoir abandonné, la jeune mère désespérée jette un regard vers le Ciel et laisse monter une fervente prière : agenouillée près du berceau, elle implore mains jointes. Sa parente, agenouillée elle aussi, déroule son chapelet devant le bénitier surmonté d’une croix suspendu au mur de l’alcôve. Qu’elle est longue cette attente, l’angoisse saisit les deux femmes qui espèrent un mouvement de l’enfant aux paupières closes. Celui-ci semble loin de tout. Pourtant, à cet instant, surgit un grand ange aux mains ouvertes, comme pour recueillir quelques gouttes de lumière de la trouée lumineuse qui s’est ouverte dans le plafond de la chambre. La pièce noyée dans la pénombre s’est éclairée tout à coup ! Voici qu’apparait sur le seuil de la grande nuée lumineuse Notre Dame de Laghet et son Enfant, en majesté et tous deux couronnés. Un flot de lumière ruisselle depuis la nuée jusqu’au tout petit dans son berceau. Poussière d’or qui éclaire le regard de Jésus Enfant posé tendrement sur le petit malade. Le sceptre royal de la Vierge Mère marque sa puissance d’intercession : la grâce de guérison, ce jour-là, fut accordée…
Cette grâce nous fait signe aujourd’hui.
En contemplant cette image et la ferveur de la prière qui la sous-tend, devant cette nuit bleutée traversée par l’échelle dorée qui descend vers l’enfant malade comment ne pas évoquer le récit du songe de Jacob au Livre de la Genèse, le premier livre de la bible :
« Et voici, une échelle était posée sur la terre et son sommet touchait le ciel ; des anges de Dieu y montaient et descendaient. Voici que le Seigneur se tenait près de lui et dit :
« Je suis le Seigneur, Dieu d’Abraham ton père et Dieu d’Isaac. La terre sur la quelle tu couches, je la donnerai à toi et à ta descendance… Je suis avec toi et je te garderai partout où tu iras et je te ferai revenir vers cette terre car je ne t’abandonnerai pas jusqu’à ce que j’aie accompli tout ce que je t’ai dit ».
Jacob se réveilla de son sommeil et s’écria : vraiment c’est le Seigneur qui est ici, et je ne le savais pas ! Il n’est autre que la Maison de Dieu, c’est la porte du ciel.
Puis, en mémoire de l’événement, Jacob dressa la pierre qui lui avait servi d’oreiller et fit un voeu : Si Dieu est avec moi et me garde dans ce voyage que je fais… et si je retourne heureusement à la maison de mon père, Yaweh sera mon Dieu » (Genèse 18, 10-22).
Il en fut ainsi, le Seigneur en avait fait la promesse ; Jacob le patriarche, s’acquitta de son voeu comme le relatent les Ecritures.
Quelle maman peut rester insensible devant cette scène ? Une scène du quotidien vécue par tous les parents confrontés à l’épreuve de la maladie d’un tout petit encore dans ses langes. Si le décor et le style du mobilier évoquent les années 1900, c’est depuis les premiers prodiges de 1652 que la Vierge de Laghet a montré à l’égard de l’enfance une attention toute maternelle. Souvenons-nous de la jeune Marie Aicard de la Turbie, confiée par les parents désespérés à la prière de Don Jacques Fighiera qui venait de terminer la restauration de la chapelle rurale. Celui-ci accepta de « donner une bénédiction à la petite tout en ne sachant pas s’il s’agissait de maladie ou du démon ». A la suite de la guérison spectaculaire de l’adolescente le bon prêtre, au coeur marial, décida d’offrir la statue de la Vierge à l’Enfant en bois de sorbier que détenait sa famille de longue date. Portée en triomphe par les Pénitents Blancs d’Eze où résidait le curé, elle rejoignit le 24 juin 1652 le lieu qui devint son sanctuaire (4). Depuis ce jour l’attention maternelle de la Vierge de Laghet ne s’est jamais démentie à l’égard des familles et des enfants et les nombreux ex-voto évoquant ce thème en témoignent au fil des siècles.


Dans les temps de perte de repères et de violence qui sont les nôtres, en cette nuit de Noël 2024, dans l’attente de Celui venu pour nous sauver, ayons à coeur de demander la grâce de vivre en témoins du Christ, convaincus comme le père Alexander Men (5) que « le Christianisme ne fait que commencer… ». Alors on pourra légitimement se poser la question, comment faire, par où commencer ? Le père Maurice Bellet, théologien, formé à l’écoute psychanalytique, a tenté de transmettre cette ardeur missionnaire en essayant d’ouvrir un chemin vers l’Amour. Vers l’exigence de l’Amour qui est Vérité durant notre « traversée de l’en-bas ». Voici ce qu’il disait à propos des paroles de Jésus, « Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie ». « Ce chemin est un chemin sans itinéraire précis, sans halte obligée… Trouver le moyen de dire à chaque homme qu’il est aimé de Dieu, et que cet amour vient d’un Père. Vous commencerez par le respect… Alors vous sera donné d’entrer dans ce chemin de l’impossible, où vous souffrirez extrêmement et où nul ne vous ravira votre joie. Telle est la porte de mon bonheur » (6).
« Voici, je me tiens à la porte et je frappe.
Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, et je prendrai la cène avec lui et lui avec moi.Le vainqueur, je lui donnerai de siéger avec moi sur mon trône,
comme moi aussi j’ai remporté la victoire et suis allé siéger avec mon Père sur son trône.Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises ».
Livre de l’Apocalypse 3, 20-22 (T.O.B.)
Commentaire : Patrizia Colletta, « Médiation, Art & Foi »
Notes de lecture : (1) Cette magnifique icône réalisée à l’initiative de notre recteur, le père Roger Hébert, vient compléter l’importante iconographie de N-D de Laghet à travers les siècles (cf. article de Luc Thévenon sur Nice-Historique). Ecrite par Kaspars Poikans de la Communauté du Chemin Neuf, elle accueille à présent les pèlerins à l’entrée du cloître. Vidéo cérémonie de bénédiction sur : sanctuaire-laghet.fr « Une belle « nouveauté » dans le cloître de Laghet ; (2) Relire Mathieu 5, 17 à 20 « Je ne suis pas venu abroger la Loi ou les prophètes : je ne suis pas venu abroger mais accomplir ». La « Loi » fait référence au rouleau de parchemin contenant les 5 livres, la Torah de Moïse, considérée par les juifs comme une « instruction », une forme d’orientation dans la vie, in fr.chabad.org ; (3) Directrice du Musée des Arts Asiatiques depuis sa construction puis, de 1997 à son départ à la retraite, du Musée Matisse de Nice, Marie-Thérèse Pulvénis de Séligny à l’origine de grandes rétrospectives, est l’auteur, avec Sylvie Forestier de « Matisse le ciel découpé. Les papiers gouachés découpés, chez Citadelles & Mazenod, 2012 ; (4) A la librairie du sanctuaire, P. & G. Colletta, « Les ex-voto de Laghet. Un mémorial entre Ciel et terre » ; (5) Père Alexandre Men, prêtre orthodoxe russe assassiné le 9 septembre 1990 alors qu’il se rendait dans sa paroisse pour célébrer la divine liturgie. On pourra lire : A. Men « Le christianisme ne fait que commencer », éditions du Cerf, Paris, 2004 ; (6) Père Maurice Bellet (1923-2018), in « Le lieu du combat », éd. Desclée de Brouwer, 1976, p. 151.



